Monsieur le Président du Sénat,
Vous venez d’être une nouvelle fois élu à la présidence du Sénat.
Permettez-moi d’abord de vous adresser, au-delà de nos désaccords politiques, mes félicitations républicaines pour votre réélection. La République nous enseigne à respecter le choix des assemblées et celles et ceux auxquels elles confient la responsabilité de les présider.
Dans votre discours, vous avez parlé de démocratie, de santé, de sécurité et de défense des collectivités locales. Ce sont des mots importants. Des mots qui obligent celui qui les prononce. Et c’est précisément parce qu’ils nous obligent tous que je veux, publiquement et respectueusement, vous répondre.
Car il existe parfois une distance considérable entre les principes proclamés depuis les tribunes de la République et les choix politiques qui sont faits lorsqu’arrive le moment de voter.
Vous avez parlé de démocratie. Parlons-en.
Vous présentez le Sénat comme l’un de ses piliers. Il occupe, bien sûr, une place constitutionnelle essentielle dans notre République. Mais respecter une institution ne signifie pas s’interdire de regarder lucidement ce qu’elle représente.
Le Sénat est élu au suffrage indirect. Sa composition peut ainsi être très éloignée du rapport des forces exprimé directement par le peuple lors des élections nationales.
Votre famille politique y occupe une place centrale alors même que sa candidate à l’élection présidentielle de 2022 n’avait recueilli que 4,78 % des suffrages exprimés au premier tour.
Cette situation devrait vous inviter à davantage de modestie.
Elle devrait surtout vous conduire à poser une question démocratique fondamentale : comment faire en sorte que nos institutions ressemblent davantage au peuple qu’elles prétendent représenter ?
Car la démocratie ne consiste pas seulement à préserver les institutions. Elle consiste aussi à accepter de les interroger.
Vous avez parlé de santé. Là encore, parlons des actes.
Vous avez raison : la santé constitue l’une des premières préoccupations du peuple en France.
Mais vous affirmez parallèlement que notre pays souffrirait de « trop de normes ».
Alors lesquelles, Monsieur le Président ?
Les normes sanitaires ?
Les normes environnementales ?
Celles qui protègent l’eau que nous buvons, l’air que nous respirons, les sols qui nous nourrissent ?
Celles qui limitent notre exposition aux substances cancérogènes ?
La question n’est pas théorique.
C’est de votre groupe politique qu’est venue la proposition de loi dite Duplomb, qui prévoyait notamment de permettre à nouveau l’utilisation de l’acétamipride, interdit en France depuis 2018.
Plus de deux millions de personnes ont signé une pétition contre cette loi.
Deux millions.
On ne peut pas célébrer la démocratie dans les discours et considérer comme négligeable une telle mobilisation populaire qui vient des habitants de toutes les communes de France lorsqu’elle contrarie les choix de sa majorité.
Si nos paysans et paysannes ont besoin de quelques choses c’est de prix rémunérateurs, d’une bonne couverture sociale, de soutiens financiers concrets pour vivre dignement et nourrir le pays sans s’empoisonner.
Vous avez ensuite parlé du narcotrafic.
Personne ne peut nier la gravité de ce fléau.
Dans certains quartiers populaires, des familles vivent avec la peur, des jeunes sont happés par des réseaux criminels, des habitants voient leur quotidien empoisonné.
Mais on ne vaincra pas le narcotrafic à coups d’ effets d’annonce ou par une surenchère pénale dépourvue des moyens nécessaires à son application.
Il faut une justice qui puisse juger.
Des douanes qui puissent contrôler.
Des policiers suffisamment nombreux et présents pour démanteler les filières et au plus près de la population.
Des services publics.
De la prévention.
Une République présente partout, et pas seulement lorsque vient le temps de punir.
L’histoire nous l’a appris : chaque fois que la République abandonne une commune, d’autres pouvoirs cherchent à occuper la place qu’elle a laissée vacante.
Enfin, vous avez parlé des collectivités locales.
C’est sans doute ici que la contradiction est la plus saisissante.
Car les chiffres viennent notamment de celles et ceux que vous dites vouloir défendre : les élus locaux eux-mêmes.
Pour 2025, les mesures budgétaires imposées aux collectivités ont été évaluées à 10,1 milliards d’euros.
Et pour 2026, alors que le gouvernement prétendait limiter la ponction à 4,6 milliards d’euros, l’Association des maires de France l’évaluait à plus de 7,6 milliards d’euros.
Deux années successives.
Des milliards soustraits à la capacité d’agir localement.
Et vous vous félicitez pourtant que le Sénat ait adopté le budget 2026.
Monsieur le Président, vous avez été maire, comme je l’ai été moi-même. Vous savez donc ce que signifie ces coupes budgétaires dans un budget communal. Vous savez qu’une ligne comptable décidée à Paris devient, dans une mairie, une école que l’on ne rénove pas, un équipement que l’on diffère, un service public que l’on fragilise. Vous savez surtout qu’un maire ne peut pas répondre aux besoins des habitantes et tenir ses engagements avec des discours : il lui faut des moyens pour agir.
Défendre les communes et les intercommunalités ne consiste pas à leur rendre hommage une fois par an devant le Congrès des maires.
Les défendre, c’est leur donner les moyens d’agir.
C’est respecter leur libre administration.
C’est leur permettre d’investir.
C’est cesser de leur transférer des responsabilités tout en leur retirant progressivement les moyens de les exercer.
Les communes sont l’une des plus anciennes écoles de la République. Depuis la Révolution française et l’institution des communes en 1789, elles constituent ce lieu singulier où la République devient concrète : une école, une crèche, une rue, une bibliothèque, un service public de l’eau, une solidarité organisée.
Voilà pourquoi les affaiblir budgétairement n’est jamais une opération comptable neutre.
C’est affaiblir la capacité d’agir de la République elle-même.
Monsieur le Président,
votre réélection vous confère une responsabilité particulière.
Vous pouvez présider une assemblée qui accompagne les politiques de coupes budgétaires et de recul des protections collectives.
Ou vous pouvez faire du Sénat le lieu où les paroles prononcées au nom des collectivités trouvent enfin leur traduction dans les votes.
Au Sénat, je prendrai ma part dans ce débat.
Je défendrai les communes et leurs services publics lorsque leurs moyens seront menacés.
Et je veux particulièrement porter la voix de ces communes rurales que l’on célèbre volontiers mais que l’on laisse trop souvent seules devant leurs difficultés.
Je défendrai leur autonomie financière. Je soutiendrai l’indexation de la dotation globale de fonctionnement sur l’inflation et une répartition plus juste de cette dotation, afin que les petites communes ne soient plus moins bien traitées que les autres.
Je défendrai une reconnaissance des aménités rurales à l’échelle des bassins de vie, afin que la préservation de l’eau, des forêts, des zones humides et du vivant soit reconnue et financée partout où elle est effectivement assurée.
Je porterai le développement des services publics de proximité. Car vivre dans une commune rurale ne doit jamais signifier avoir moins de droits, moins de services publics ou être condamné à parcourir toujours davantage de kilomètres pour accomplir les actes ordinaires de la vie.
Je défendrai davantage de coopération entre le monde urbain et les communes rurales. Il ne doit pas y avoir 2 mondes qui s’ignorent ou se concurrencent. Il doit y avoir des bassins de vie qui coopèrent et une République qui garantit à chacune et chacun la même dignité.
Je défendrai la santé humaine et le vivant lorsque leur protection sera présentée comme une accumulation de « normes ».
Je défendrai une République présente dans les quartiers populaires autrement que par la seule réponse pénale.
Et je défendrai toujours cette idée simple : une démocratie n’est forte que lorsque le peuple peut réellement peser sur les décisions prises en son nom.
Mais je crois aussi que nous devons regarder plus loin.
Nos institutions sont à bout de souffle. Le temps viendra où le peuple devra pouvoir reprendre la parole sur les règles mêmes qui organisent la République. C’est pourquoi je défends avec les insoumis la convocation d’une Assemblée constituante pour une VIᵉ République.
Et parce que la démocratie de demain devra aussi apprendre à penser à l’échelle du vivant, nous défendons la création d’ÉcoRégions, organisées notamment à partir des bassins versants de rivières et des réalités écologiques, afin que nos institutions sachent enfin tenir compte des interdépendances entre les êtres humains et le reste du vivant.
Ce débat dépasse donc, Monsieur le Président, votre réélection comme la mienne.
Il concerne la République que nous laisserons à celles et ceux qui viendront après nous.
Et d’abord à la jeunesse qui se révolte en ce moment même . Cette jeunesse qui regarde le monde que nous lui transmettons et qui en éprouve trop souvent les injustices, les violences et les impasses. Lorsqu’elle manifeste, lorsqu’elle s’engage, lorsqu’elle crie parfois sa colère, elle mérite mieux que la matraque. Elle demande de la considération. Elle demande qu’on l’écoute, qu’on lui réponde et qu’on lui fasse une place dans la République. Une démocratie sûre d’elle-même ne craint pas sa jeunesse lorsqu’elle conteste : elle entend ce qu’elle a à lui dire.
Car les institutions de la République ne sont pas faites pour elles-mêmes. Elles n’ont de sens que par le peuple qu’elles servent.
Alors éclairons les choix. Confrontons les paroles aux votes. Et rendons toujours au peuple le dernier mot.
Gabriel Amard
Sénateur du Rhône
1er Sénateur LFI
